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Le mystère Géraldine Laurent

In Jazzman n°138 – septembre 2007


© photo Philippe Marchin

Qui est Géraldine Laurent, cette altiste que le monde du jazz a découvert subitement voici deux ans ? Alors que va sortir son premier album avec son Time Out Trio, lever de voile sur une personnalité qui professe le doute et l’humilité comme vertus.

Il serait question de musique électronique ou de pop moderne, on dirait de Géraldine Laurent qu’elle a été portée par la hype. La hype, ce phénomène d’emballement collectif qui fait bruisser tout un microcosme (musiciens, journalistes, fans, agents... ) d’un seul et même nom soudain porté au pinacle. Au printemps 2006, le milieu du jazz s’est ainsi mis à chanter les louanges de Géraldine Laurent, tirant de l’anonymat une jeune femme qui n’en espérait pas tant. Sophie Alour qui attendait patiemment son tour en est restée bouche bée ; Pierrick Pedron crut qu’il allait se faire voler la vedette. Jazzman a contribué à cet engouement inattendu en publiant, en pleine médiatisation de l’inscription durable des « filles » dans le jazz, un panégyrique signé par Jean-Louis Chautemps tombé sous le charme de l’altiste. Plus d’un an plus tard, la fièvre est retombée, mais l’arrivée d’un premier album pourrait relancer les émois. Entre-temps, Géraldine a signé avec Dreyfus, le label des poids lourds du jazz hexagonal et, pour les tournées, avec Christian Pégand, qui a placé Biréli Lagrène et Sara Lazarus dans tous les festivals de l’été.

Premier constat : la jeune femme garde la tête froide. « Je suis très touchée de ce qui s’est passé. Mais si on a fait tout ce »foin« , il ne s’agissait pas de moi. Je crois savoir à peu près où j’en suis et ça ne correspond pas à ce que je ressens. Le jazz est peut-être comme le sport : il n’y a pas forcément beaucoup de femmes, alors ça donne un sujet... Ceux qui écrivent s’approprient ce dont ils parlent ; ils s’expriment davantage qu’ils ne parlent du sujet. »
La première fois qu’on la vit, c’était à La Fontaine, défunte pépinière du jazz parisien. Timide, toute vêtue de noir, elle avait attendu son tour, invitée par Pierrick Pedron à faire le bœuf en fin de troisième set. On avait alors découvert une altiste impétueuse, qui mettait dans son solo de cette ardeur qui, depuis Charlie Parker, a fait de l’alto l’instrument de la fulgurance. Ni monstre de technique, ni gymnaste de l’harmonie, Géraldine Laurent provoquait le même frisson que ses aînés qui savaient rendre palpable l’imprévisible. Avec une vraie urgence.
Elle vivait pourtant à Paris depuis plusieurs années. Son parcours est celui d’une solitaire qui a quitté la région de Niort autant pour la musique que « pour venir à Paris ». Entre dilettantisme et vocation, elle semble avoir hésité.
Une mère « dans les arts plastiques », un père dans la pédagogie de la musique pour les enfants, son apprentissage est passé par l’oreille avant le savoir. Elle en garde un rapport instinctif à l’improvisation - « Dès le départ, il fallait que je joue ce que je chante » - même si ses insuffisances théoriques lui font regretter de n’avoir pas franchi le second tour du concours d’entrée au CNSM de Paris. Au sortir de l’adolescence, elle avait pourtant arrêté de souffler dans son alto, s’était inscrite en musicologie. « J’avais eu le temps de tout oublier. » Le jazz n’était pas dans son environnement familial, il est désormais au centre de sa vie : « Je ne sais pas faire autre chose, je fais de la musique par nécessité d’expression, parce que c’est le seul langage que je connaisse. »
Marquée par ses premières études, elle garde une admiration religieuse pour la musique classique. Reconnue comme leader, elle confie qu’elle aurait préféré « être accompagnatrice, même maintenant, parce qu’on joue tout le temps... Au départ, je voulais être musicienne classique dans l’orchestre ». Elle a choisi l’alto, l’instrument le plus éloigné de l’univers symphonique. Contradictoire, Géraldine ? À Paris, elle semble avoir attendu un signe du destin. Solitaire, elle travaillait les standards en jouant sur des disques chez elle, échappant aux clans, aux réseaux des écoles, au rituel du bœuf. « Je ne sortais pas, je ne démarchais pas, je ne jouais pas. » Elle repiquait les solos : « C’est tentant de refaire de belles choses. » Hors de tout plan de carrière. Hors circuit.
Cette distance va de pair avec un manque d’assurance qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Elle qui se dit « dans le doute permanent » sent bien, sans tous les identifier, que ce monde du jazz qui l’a soudain adoptée a ses codes et ses usages. Elle les cerne, sans s’y soumettre. Son premier disque, elle l’a enregistré avec le contrebassiste Yoni Zelnik et le batteur Laurent Bataille qui forment le Time Out Trio. « Je travaille avec eux, je le fais avec eux. » Sans ambiguïté. « Je l’ai fait parce qu’on me disait : »Alors, quand est-ce que tu sors un disque ? « D’après ce que je comprends, c’est maintenant l’échéance. » En studio, elle a tenu à recréer les conditions du direct. Elle ne cherche pas plus que ça à le vendre. « C’est un premier disque, ça représente un moment, c’est tout. » Le répertoire est celui que le trio a beaucoup joué dans les cafés et les petites salles. Des standards pour l’essentiel, presque une anomalie à une époque où règne le diktat des compositions originales. « J’ai l’impression qu’on n’a pas trop le droit de jouer des standards. On est »has-been« parce qu’il faut faire du nouveau tout le temps. Comme je travaille l’improvisation à partir d’un langage donné, ça ne me dérange pas. » Elle cite John Coltrane, Wayne Shorter, Sonny Rollins, Eric Dolphy, à qui elle a été abondamment comparée, et ajoute : « J’écoute Charlie Parker toujours avec autant d’étonnement. Bien au-delà des notes. Je ne pensais pas que sa liberté pouvait être aussi complète, grisante, comme celle de l’interprète classique qui a le pouvoir de s’approprier un répertoire. »

C’est sans doute ce qui touche lorsqu’on l’écoute : l’insatiabilité d’une quête, l’urgence d’une voix qui préfère l’exactitude du verbe à la perfection du trait.

La saxophoniste a longtemps mené en parallèle un autre trio avec Hélène Labarrière et Eric Grosleau, plus ouvert, plus orienté vers l’improvisation pure. Les deux ne lui semblaient pas incompatibles, mais elle y a renoncé, insatisfaite par sa capacité à composer, « fragile, fébrile », mais aussi du fait d’une méfiance à l’égard des travers de l’improvisation libre : « Le jour où je me suis vue lâcher mon hystérie dans la musique, je me suis dit que c’était trop facile. » Elle préfère désormais tenter d’embrasser le jazz comme un faisceau, du New Orleans au free. « Je conçois mon chemin comme un travail d’histoire. Pour arriver à certaines choses dans mon langage, je suis obligée de passer par celles qui ont déjà été faites. Ma démarche vient peut-être de ce que j’ai appris, en histoire de l’art, de la musique dite classique occidentale où les musiciens ne se spécialisent pas avant d’avoir tout connu. Ça ne me dérange pas de faire des trucs qui pourraient ressembler à des exercices de style. Au contraire. Tous ceux que j’ai écoutés, il me semblait que, dans leur langage, j’entendais toute l’histoire de cette musique. » Au génie, elle préfère le travail. À l’inspiration, l’apprentissage. « On est d’abord instrumentiste, ensuite musicien - ce qui n’est pas rien - voire, après, artiste. »
Quand certains affichent projets et ambitions, Géraldine Laurent confesse labeur et humilité, accueille les mots « innovation » et « créativité » avec scepticisme. « Il y a beaucoup de questionnement, de recherche, et pas forcément beaucoup de réponses. Hélas, je ne suis pas Picasso. Je ne trouve pas, donc je cherche. » Et c’est sans doute ce qui touche lorsqu’on l’écoute. Non pas le sentiment d’un tâtonnement mais l’insatiabilité d’une quête, l’urgence d’une voix qui préfère l’exactitude du verbe à la perfection du trait. Un rapport au langage de la musique défait des effets de manche, oublieux des figures éblouissantes, qui sait renoncer à la brillance pour se dire soi. « Je pense que c’est lié à la façon d’envisager sa propre liberté, et celle des autres. Un musicien qui se montre libre peut amener chaque personne qui l’écoute à se dire : »oui, il y en a qui le font". Sans référence, la liberté est difficile à appréhender. Elle fait peur à ceux qui n’en ont pas, elle leur renvoie l’image de leur privation, au risque qu’ils se ferment pour éviter de le voir, philosophe Géraldine.

Vincent Bessières
In Jazzman n°138 – septembre 2007

A ÉCOUTER :
Géraldine Laurent, « Time Out Trio », 2007, Dreyfus/Sony-BMG.